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En ce début de l’an 2011 et en prélude à la
conférence sur l’ivoire que donnera monsieur Pierre Ickowicz,
conservateur du Musée de Dieppe, ces quelques lignes nous
inciteront à nous intéresser au splendide patrimoine que
représente l’ivoire travaillé, bien présent dans
les musées du Pays de Caux.
Le travail de l’ivoire et de l’os remonte à l’antiquité.
L’os, très disponible reste approprié à la
fabrication d’objets usuels, l’ivoire, plus noble, est
réservé à la réalisation artistique.
Déjà, à l’époque moghole on utilise
l’ivoire pour les décors souvent zoomorphes des coffres, des
poignées de dagues et des cornes à poudre .
Au sixième siècle l’ivoirerie byzantine s’installe
à l’atelier impérial de Constantinople. De superbes
pièces y sont ciselées comme le feuillet Barberini,
partie d’un diptyque représentant le triomphe de l’empereur,
précieusement conservé au Louvre. Des plaquettes finement
sculptées véhiculent ainsi, de pays en pays, l’image du
pouvoir ou, pour les thèmes religieux, la dévotion des
élites.
L’IVOIRE dans le pays de Caux.
Il faut attendre le 14e
siècle pour que les explorateurs marins normands, partant de
Dieppe, explorent l’Afrique occidentale. Ils découvrent la
Côte des Dents, de venue ensuite la Côte d’Ivoire. Ils en
ramènent des peaux, des épices, des défenses.
Désormais les « Cauchois » ne passent plus
par Venise, ils vont commercer directement avec l’Afrique et
l’Amérique. L’or blanc de l’ivoire va faire la
richesse de Dieppe. Les « morfils »
s’entassent sur les quais ; les artisans tourneurs en bois
se prennent au jeu et deviennent artistes ivoiriers. Au
XVIIe siècle, Mauger et Mollart sont nommés ivoiriers
à la cour de Louis XIV. Les travailleurs de l’ivoire sont 250 au
XVIIIe siècle, ils ne sont plus que deux actuellement à
Dieppe. : Philippe Ragault et Annick Colette-Fremond.
L’abondance des chefs d’œuvre créés au cours
des temps a suscité, en 1864, la création d’un
musée dans le château de Dieppe où sont
présentées environ 1200 réalisations. Le
conservateur ne ménage pas ses efforts pour
récupérer des œuvres dieppoises
éparpillées. C’est ainsi qu’une corvette début
XIXe attribuée à J.Charles Poidevin avait figuré
à l’exposition coloniale de 1931 à Paris pour
représenter la virtuosité de l’artisanat dieppois. A la
fermeture du Musée des Colonies, après un séjour
au Musée de la Marine, elle avait échoué dans les
réserves du quai Branly. Elle a été
restaurée par monsieur Ragault sous le contrôle
d’une restauratrice agréée, Madame Agnès Cascio,
et a enfin réintégré son emplacement d’origine…
Fécamp est également une ville représentative de
ce savoir-faire, le musée de la Bénédictine en est
la preuve. Dans les vitrines de la salle gothique sont exposés
de très beaux ivoires de différentes époques.
Citons : plusieurs triptyques du XVe, dont un, comprenant huit
scènes de la passion du Christ et attribué à
Taddeo Cigoli ; une Vierge couronnée dite d’imploration, de
50 cm de hauteur, travail dieppois du XIXe siècle ; de
nombreux baisers de paix du XVe et XVIe siècle, des seaux
à eau bénite ; terminons par un Christ de 75 cm
de hauteur, très bel ouvrage du XVIIIe. Ces quelques
exemples acquis il y a longtemps par le fondateur Monsieur Alexandre Le
Grand inciteront peut-être le lecteur à faire une nouvelle
visite ?
Une autre ville figurant aussi comme étape de la
« Route historique de l’Ivoire et des Epices »
mérite que l’amateur y vienne admirer les quelques 200
objets en ivoire de son musée créé en 2001 :
c’est Yvetot. Toutes ces pièces de provenances et
d’époques diverses ont été réunies par un
collectionneur averti, Monsieur Louis Féron qui en a fait
don à sa ville en 1929. Sur le site internet du musée, on
voit et entend la guide, Madame A.Marie Leblic. Celle-ci nous
présente des statuettes reliquaires, des pêcheurs
polletais (dieppois) et un éventail de choses usuelles
d’autrefois : des râpes à tabac, des peignes à
chignon, des tire-bouchons et une curieuse collection de boules de
billard pas tout à fait sphériques transformées en
diptyques fort originaux.
Cette donation nous fait penser, bien sûr à celle que fit
le mécène, Monsieur André Leroux, à la
ville de Fécamp. Il offrit une remarquable collection d’objets
en ivoire qui occupait 6 vitrines dans la salle des ivoires du
Musée des Arts et de l’Enfance de Fécamp. La
diversité de la collection réjouissait l’œil : un
porte-cigares maçonnique du 19e fabriqué par le Dieppois
Dépoilly pour un haut dignitaire de la loge de Fécamp,
des bijoux 19e de Dieppe dont une ravissante broche (une main
féminine présentant un fin bouquet ), une statuette
d’Hercule du 17e, des figurines de polletais qui connurent un
énorme succès, un accessoire de beauté remontant
au 15e ,des réalisations chinoises dont une jonque dite
« bateau-fleur »etc.. Nous espérons
vivement que cette collection, qui tient au cœur des Fécampois,
trouve sa place dans notre futur musée.
Deux ivoiriers subsistent encore à Dieppe. Ils restaurent des
objets anciens, les créations nouvelles ne pouvant se
faire qu’avec des stocks existants. Depuis 1989 la CITES a interdit le
commerce de l’ivoire. Un bien pour les pachydermes africains qui
subissaient une hécatombe, un mal pour les populations pauvres
obligées de veiller à la protection des animaux sans
capitaux suffisants et ne pouvant plus vivre du commerce de l’ivoire.
Cette situation a malheureusement abouti à un braconnage
difficile à freiner. Pourtant la vente d’ivoire provenant de
l’abattage d’éléphants dans le cadre d’une
régulation approuvée et contrôlée ou
provenant d’éléphants morts d’une mort naturelle pourrait
permettre une certaine reprise de l’économie.
Par ailleurs, d’autres sources d’ivoire existent : des os, des
dents, et surtout des défenses de mammouths que l’on
découvre dans le permafrost sibérien par tonnes. Pourquoi
cette ressource profite-t-elle aux Japonais et aux Chinois qui
travaillent ce matériau avec dextérité ?
Le patrimoine d’ivoirerie que nous possédons n’a rien de commun
avec ces nouveaux trafics. Il est légal puisqu’arrivé
dans nos musées et fabriqué bien avant 1976. Le moratoire
nous interdit toute acquisition jusqu’en 2018 et brime nos
ivoiriers mais rien ne nous empêche d’exposer et d’admirer des
objets anciens. Ils témoignent de la virtuosité et du
savoir-faire de nos artistes.
Si
vous désirez une documentation concernant l'ivoire, veuillez
vous adresser à M. Ickowicz, conservateur du
Château-Musée de Dieppe, rue de Chastes 76200 Dieppe.
Courriel : chateau-musee@mairie-dieppe.fr