Association des Amis
du
Vieux Fécamp
et des
Aniquités de la région
Bulletin semestriel
Fécamp
Imprimerie Banse frères
1910

RAPPORT DE M. FONTAINE
SUR L'EXCURSION AU CAMP GALLO-ROMAIN
Mesdames, Messieurs,
Le
Dimanche 12 Décembre dernier, l'Association des Amis du Vieux
Fécamp inaugurait la série de ses excursions par une
visite à la côte du Canada. Les trente sociétaires
qui avaient accompagné notre Président, M. le docteur
Léon Dufour, n'avaient pas été attirés en
cet endroit par la seule beauté du site. Sur le plateau qui
domine les vallées du Bec-de-Mortagne et du Bec-aux-Cauchois
s'élèvent à une altitude de 97 mètres, les
vestiges d'un camp que certains archéologues attribuent à
César. D'autres le nomment le camp des Romains ou encore le
Canada. Laquelle de ces appellations doit prévaloir ?
Dans
ses Commentaires sur la guerre des Gaules, César nous parle
à plusieurs reprises des Calètes. En l'an 57, ils
envoient 10.000 hommes à la ligue belge ; en 52, lors du
soulèvement général, ils prêtent encore leur
appui à Vercingétorix. Enfin, dans une suprême
tentative, les Calètes s'associent aux Bellovaques leurs voisins
et ils sont défaits aux environs de la forêt de
Compiègne. Quelques historiens pensent que César serait
venu chez les Calètes à son retour de la campagne de
Bretagne. Aucun texte des commentaires ne nous permet de l'affirmer.
Nulle part, il n'y est fait mention de camps établis chez les
Calètes soit par César, soit par ses lieutenants. De
plus, rien ne prouve qu'il ait occupé tous les camps qui portent
son nom, et il est plus probable que beaucoup d'entre eux ont
été établis par les empereurs à qui l'on
donnait le titre de Césars.
Le Canada serait donc postérieur à César.
Les
Gaulois vaincus acceptèrent promptement cette domination romaine
qui leur apparaissait comme une force irrésistible et fatale.
Ils se laissèrent facilement gagner aux bienfaits de la
civilisation que Rome leur apportait. Une ère de paix laborieuse
et féconde allait enfin s'ouvrir pour eux ; ils surent en
profiter pour défricher leurs landes et leurs forêts,
assainir leurs marécages et embellir leurs villes. Par son
aspect extérieur, par ses institutions, ses moeurs et sa langue,
la Gaule devint de plus en plus romaine.
Les Calètes ne
restèrent pas étrangers aux transformations qui
s'opéraient autour d'eux. Lillebonne, leur capitale, s'orna de
monuments dont les ruines imposantes attestent encore de nos jours la
splendeur passée. D'autres cités, Caudebec, Harfieur,
Grainville-la-Teinturière, Fécamp avaient aussi
dès cette époque une certaine importance. Les
Calètes connaissaient certainement tous les raffinements du luxe
et de la grande vie. Leur fertile région était alors
intelligemment cultivée, bien exploitée et
possédait déjà cette richesse agricole qui est
aujourd'hui l'apanage de la Normandie.
Ces temps heureux allaient
bientôt prendre fin. Dans les dernières années du
IIIe siècle, les Francs et les Saxons, établis aux
embouchures du Rhin, commencèrent leurs incursions sur les
côtes de la Manche. Au IVe siècle, les invasions devinrent
si fréquentes que les écrivains du temps appellent le
rivage du pays des Calètes « le littoral Saxon ».
Le
gouvernement impérial prit enfin des mesures énergiques
pour protéger les Calètes contre les pirates. En 370,
Valentinien chargea le maitre de l'infanterie, Sévère,
d'organiser la défense des côtes jusqu'à
l'embouchure de la Seine. Nous n'avons pas de textes qui nous
permettent de fixer, à cette date, l'établissement de
notre camp ; mais il semble naturel que Sévère ne se
contenta pas de former des milices, il dut assurer pour l'avenir la
sécurité des populations par des travaux de longue
durée.
Il est absolument certain que nous sommes en
présence d'une défense établie sous la direction
d'hommes expérimentés dans la castramétation, qui
ne pouvaient être que des officiers romains. En effet, le
tracé d'un camp n'était pas abandonné au hasard.
On suivait des règles fixées de temps immémorial
par la science augurale et ces règles demeuraient immuables. On
donnait toujours le même emplacement au praetorium, au
quaestorium, aux tentes des tribuns et des autres chefs. On
exécutait les mêmes retranchements et on conservait les
mêmes dénominations, quoique la raison d'être de
celles-ci n'existât plus.
Ces règles immuables,
religieusement conservées et rigoureusement
exécutées, en un mot ces principes essentiels
d'après lesquels tout camp devait être établi, nous
les retrouvons encore appliqués dans notre camp gallo-romain.
Il
est situé dans une position admirable fortifiée par la
nature elle-même, sur un plateau ayant la forme d'un
trapèze, isolé de la plaine par deux vallées
profondes et n'y tenant du côté de Toussaint que par une
langue de terre. César décrit en ces termes une
défense militaire de son temps : « Oppidum
egregie natura munitum. Una ex parte leniter acclivis aditus in
latitudinem non amplius ducentorum pedum relinquebatur, quem locum
duplici altissimo muro munierant. » Il s'agit ici du Camp
des Aduatuques. Les mêmes expressions peuvent s'appliquer au
nôtre. Dans cet étroit espace doucement incliné
vers la plaine de Toussaint se trouve l'entrée principale du
camp, la porte prétorienne défendue par un double rempart
haut de cinq mètres et un fossé large de 17. Cette porte
est sur le front principal du camp et par conséquent faisait
face à l'ennemi - c'est la seule partie facilement accessible du
camp - La superficie de l'enceinte est de 20 hectares 66 ares 50
centiares. La circonvallation mesure 1 941 mètres. Une voie
traverse le camp dans sa plus grande longueur et aboutit à une
autre porte, appelée decumane, située vers Fécamp.
La distance de la porte prétorienne à la porte decumane
est de 731 mètres. Sur chacun des côtés se trouvent
une autre porte, la porta dextra et la porta sinistra. La via principalis qui à l'origine, devait relier ces deux portes n'existe plus.
Sur
le point le plus élevé du camp, à une distance de
228 mètres de la porte prétorienne, est placée
l'enceinte prétorienne entourée de hauts talus et
mesurant 90 mètres de côté. C'est là
qu'était dressée la tente du chef de l'armée. Il
dominait ainsi toutes les parties du camp, et occupait par suite
l'emplacement le plus convenable au point de vue de la
sûreté et de la facilité du commandement. Dans
l'enceinte prétorienne étaient placés les autels
pour les sacrifices les images des dieux et les étendards.
Près de là, à droite, est le forum où l’on
faisait les allocutions, où l'on communiquait les ordres
généraux et où l'on commandait le service de
chaque jour.
A gauche de l'enceinte prétorienne, de l'autre
côté de la voie est le quaestoriuin où était
fixée la tente du questeur ou intendant général.
Il s'occupait des Finances en campagne, de la caisse militaire, de la
nourriture et de la solde des soldats, de la vente du butin et de toute
la comptabilité.
Au delà de l'enceinte
prétorienne venaient les tentes des officiers les plus
importants, les légats, les tribuns et les centurions ; ils se
trouvaient donc près de leur chef, étant les premiers
intermédiaires entre lui et les troupes. Les cohortes
prétoriennes occupaient l'espace compris entre l'enceinte
centrale et la porte decumane.
La cavalerie devait se trouver
cantonnée de chaque côté de la porte
prétorienne, à l'abri du retranchement qui défend
le front du camp. Il importe de remarquer que ce retranchement qui
entoure le camp n'était pas contigu aux tentes des soldats ; de
toutes parts il en était séparé par un espace
libre ou intervallum qui servait au déploiement des troupes. Il
facilitait aussi la circulation des sentinelles et des rondes de
cavalerie qui assuraient la surveillance.
Notre camp gallo-romain
offre une particularité que l'on ne rencontre pas dans la
plupart des défenses militaires de ce genre, c'est la
présence de plusieurs mares ou fosses. L'une se trouve dans un
angle de l'enceinte prétorienne ; une autre près du
retranchement vers Ganzeville et une troisième sur la pente qui
regarde Toussaint. Nous ne saurions dire si ces mares datent de
l'établissement du camp.
D'ailleurs depuis l'époque
gallo-romaine, notre camp a dû subir des modifications de
détail. Lors des invasions danoises, au IXe siècle, il
fut probablement occupé ; la position était trop
avantageuse pour que des conquérants ne s'en soient pas
emparés. C'est de cette occupation que viendrait le nom de
Canada, corruption des mots Castra Danorum ou camp des Danois.
Si
l'on considère notre camp dans son état actuel, si l'on
étudie attentivement sa situation et la distribution de ses
diverses parties d'après les institutions militaires de Rome, si
l'on tient compte surtout de son occupation probable an Moyen-Age par
les Danois, il nous est permis de conclure que nous sommes en
présence d'un ouvrage militaire peut-être de construction
tardive, mais certainement fait sous la direction d'officiers romains
pour les populations voisines qui, à l'approche de l'ennemi,
durent plus d'une fois y chercher leur salut.
Les
considérations historiques que nous venons de développer,
la description très courte que nous donnons du camp
gallo-romain, tout cela ne suffit pas à constituer un travail
définitif. Faute de documents précis, nous avons dû
laisser dans l'ombre bien des points.
Nous souhaitons vivement que
quelque érudit, il y en a parmi vous, curieux des
antiquités de sa ville, aille aux Archives
départementales et puise à pleines mains dans le «
fonds Fécamp » qui est considérable et qui
jusqu'à présent n'a pas été
inventorié.
En attendant, M. le Docteur Léon Dufour
qui préside avec tant d'autorité aux destinées de
notre Association naissante désirait que l'un de ses membres
vienne ce soir vous entretenir de la partie la plus ancienne de votre
cité. Nous avons très simplement mis en pratique la
devise dc nos armes : Nepotibus avorum gesta et nobis. Nous recherchons
pour nous et nos descendants les actes de nos ancêtres.
